L’UCAD dans de nouveaux habits peu conformes (1)
Il est à parier qu’ils seront aujourd’hui au regret de constater que le temple du savoir fait désormais peu cas de ces préoccupations premières et essentielles. Il se retrouve depuis recroquevillé sur des considérations autres, notamment matérielles, en se réfugiant dans la religion, se complait dans la violence en promouvant un communautarisme vivifié par les nombreuses associations d’étudiants ressortissants de terroirs sénégalais. C’en est peut-être fini de l’époque où l’Afrique et les enjeux du monde étaient la suprême tension pour les étudiants et l’espace universitaire.
Une des signes particuliers du nouveau visage de l’UCAD, c’est sans risque de se tromper cette cantinisation de l’espace universitaire, très tôt dénoncée par certains acteurs, qui fait que le campus de l’université publique est devenu un grand espace marchand. Un espace devenu donc peu propice à la concentration, au retour sur soi, le propre de la quête intellectuelle.
Il y a que les nombreuses échoppes s’imposent d’elles-mêmes, induisant des va-et-vient de marchands ambulants à travers ses pavillons et recoins du campus, sans compter les mendiants qui indisposent partout ou presque dans l’espace universitaire, leur nouveau terrain de chasse.
Absents quelques semaines du « couloir de la mort », du nom de cette voie qui part de l’avenue Cheikh Anta Diop en direction des différentes Facultés en serpentant le campus social, les marchands sont de retour depuis peu, comme on pouvait d’ailleurs s’y attendre.
Il n’est que neuf heures du matin et déjà, le «couloir de la mort» a retrouvé son monde et son rythme habituel. Par-ci, des tenants de librairies «par terre» et des vendeurs de matériel didactique, par-là, des vendeurs de cacahuètes, de fruits, de jus, etc.
Plus loin, un autre marchand est occupé à sortir un à un ses articles, à les exposer à la vue des passants occupés à trouver leur voie dans un couloir devenu pour le moins exigu.
«Ce décor est désolant sur le couloir de la mort. Ces commerçants ont fini de restreindre la route. En plus, il faut beaucoup faire attention en marchant sinon un véhicule te heurte», déplore Jean Ehéghé, étudiant à l’Ecole inter-Etats des sciences et médecine vétérinaire (EISMV), communément appelée « Véto ».
Les cantines sont présents dans les campus pédagogique et social, bien qu’ils soient plus nombreux dans le deuxième espace cité, proposant des services allant notamment de la photocopie à la vente d’habillements et de divers accessoires, en passant par la reliure, les téléphones portables. Les gargotes, également occupent une place choix dans cet environnement estudiantin.
Le médiateur de l’UCAD dénonce un laisser aller devenu incontrôlable (2)
La situation est à ce point si préoccupante que le médiateur de l’UCAD, Boubacar Diop dit Buuba, n’hésite pas à parler d’un laisser-aller qui a finalement échappé au contrôle des autorités universitaires.
« Ça été l`un de nos préoccupations majeures depuis l`institution du poste de médiateur de l`université en 2004. Toutes ces cantines installées dans le campus social ont favorisé la promiscuité. Même dans le campus pédagogique, le même phénomène prend de plus en plus de l`ampleur. C`est inquiétant non seulement pour l`environnement mais aussi pour la sécurité et l`hygiène des étudiants et du personnel », explique M. Diop.
« Le campus ne peut pas continuer à devenir un lieu où des mendiants et les sans domiciles fixes résolvent leurs problèmes. On installe des gargotes et restaurants m’importent où. Parfois on voit des gens faire leurs besoins à l`air libre. C`est inacceptable », a t-il ajouté.
Selon le médiateur, « l`installation des cantines doit se faire sur la base d`un règlement et un cahier de charges». Or, « personne ne peut vous dire avec exactitude comment ces espaces sont occupés par ces commerçants? ». « Même si on les déloge, quelques temps après ils reviennent. Personne ne sait qui est derrière tout cela », dit-il, visiblement excédé.
Sur le même mode ou presque, les mendiants et déficients mentaux ont infiltré l’espace universitaire. Il est difficile, voire impossible, d’entrer ou de sortir du campus sans en rencontrer un. Des enfants, des personnes âgées, des non-voyants sont là à quémander partout. Les plus téméraires font du porte à porte dans les chambres d’étudiants pour demander de l’aide, évoquant des raisons de santé ou autres.
«Les autorités universitaires ont failli encore sur ce plan. Ce sera désormais difficile de leur refuser l’accès du campus, malgré les efforts faits par les vigiles», tranche Alimata Diallo, étudiante en première année de Droit.
«Il faut faire un tour dans les restaurants, tu les verras devant les portes de sortie. Ils attendent qu’on leur offre des morceaux de pain», ajoute-t-elle, dépitée.
Des mouvements d’étudiants aux Amicales : L’UCAD prend le virage de la violence (3)
Autrefois théâtre d’interminables joutes intellectuelles mettant en exergue le bel esprit des acteurs, tout autant que la noblesse de leurs combats et leur grande passion pour la transformation du monde, l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar a depuis cédé aux sirènes de la violence née principalement du contrôle des Amicales, passage obligé pour l’accès à des privilèges et l’assouvissement de besoins bassement matériels.
«Dans les années 1968, rappelle le journaliste Mamadou Sy Albert, la violence était plutôt politico-sociale». Elle se résumait surtout en une opposition idéologique entre étudiants favorable au pouvoir, alors incarné par de l’Union progressiste sénégalais (UPS), devenu plus tard Parti socialiste (PS), et les étudiants liés aux partis d’obédience marxiste communiste, comme And-Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ/PADS), le Parti de l’indépendance et du travail (PIT), etc.
« Aux yeux du président Senghor, les associations d’étudiants s’alignant sur les idéologies marxistes léninistes sont des mouvements de contestations», ajoute Sy, journaliste et chargé de la communication du magazine universitaire « Interface.» Il est également l’auteur d’un livre intitulé : «Ucad 50 ans après…, les mutations profondes de la communauté universitaire.»
Selon lui, ces mouvements de «contestation» étaient soudés par l’idéologie et avaient en partage le combat pour la libération des «peuples opprimés.» C’est pour cela que «la mort de certains leaders des indépendances africaines, notamment Amilcar Cabral, Kwame Nkrumah, avait occasionné de grèves dans le mouvement estudiantin.»
L’échec des idéologies et la chute du mur de Berlin n’ont pas manqué d’impacter sur les mouvements estudiantins qui se sont à leur tour disloqués pour laisser la place aux Amicales, analyse le journaliste.
Partant, les discussions effrénées sur les points de doctrine ne sont plus de mode. Il fait plutôt «in» de faire partie d’une Amicale, de se tisser des sphères d’influence, par l’entretien de ses troupes, qui peuvent être à l’occasion troquées contre de petits privilèges comme des quotas de chambre. Sans compter la possibilité, pour les sphères dirigeantes des Amicales, de faire main basse sur les subventions.
Les privilèges de l’Amicale
La compétition a été de ce point de vue si rude qu’on en est venu à s’affronter par le biais d’armes blanches et de gourdins, comme lorsqu’il a fallu renouveler en 2008 l’Amicale de la Faculté des lettres et sciences humaines. Des blessés graves ont été alors enregistrés, qui ont conduit à la suspension de cette structure représentative de ladite Faculté au niveau des instances de décision de l’UCAD.
Une situation d’exception qui a amené certains étudiants à observer, en avril 2010, il y a quelques semaines, une grève de la faim pour réclamer en vain des autorités universitaires la levée de cette suspension.
De fait, les délégués des Amicales, en particulier les représentants des étudiants dans les commissions sociales sont très mal vus par certains étudiants. La cause : les privilèges qu’ils se tapent notamment sur les quotas de chambres qui leur reviennent.
Mandatés pour la défense des intérêts des étudiants (hébergements, dotation en bourses, problèmes d’orientation etc.), ils sont aujourd’hui de plus en plus blâmés par leurs camarades. Au lieu de prendre en charge les préoccupations de leurs électeurs et camarades, les délégués mettraient trop en avant leurs propres intérêts, selon de nombreux étudiants.
«Je suis très déçu par leur comportement. Des années durant, ils ont mis en avant leurs intérêts. Pendant la distribution des chambres communément appelée codification, ils bénéficient d’un quota spécial qui leur ait réservé, au détriment des autres bénéficiaires. Je ne sais pas au nom de quoi», se désole Siaka Mané, étudiant en maîtrise en sociologie.
«Pire, poursuit Mané, ils revendent souvent ces chambres à d’autres étudiants. C’est pourquoi, dans une Faculté, les gens se retrouvent facilement un avec un quota insignifiant de lits. Le partage se fait d’abord entre ces délégués, c’est la raison de toute cette violence, qui se transforme en des bagarres sans merci »
«Je les comprends personnellement. Ils sont tous les mêmes, en position de cartouche souvent. Comme à leur l’habitude, ils sont toujours là pour leurs propre intérêts », renchérit Alioune Mbengue, étudiant en licence au département d’Anglais.
«Je n’ai pas confiance en eux, ce sont tous les mêmes », ajoute-t-il à l’endroit des grévistes de la faim qui, sentant l’indifférence quasi générale, ont tôt fait de crier à qui veut les entendre qu’ils se battent pour des principes et n’ont donc rien à voir avec les équipes sortantes dont les agissements ont conduit à la suspension de l’Amicale.
Au résultat, c’est qu’aucun étudiant n’a été dupe et dans l’ensemble les troupes ont été si soupçonneux, tellement indifférent qu’il ne serait pas erroné de soutenir que cela explique en partie l’échec de la grève, qui a ajouté à la détermination des enseignants qui ont refusé de céder. Ils ont juste concédé la possibilité d’examiner la question et de se déterminer le cas échéant par vote. La cause est entendue.
Alors, pourquoi accepter l’autogestion incarnée à travers ces Amicales ? A cette question, plus d’un étudiant donne sa langue au chat, bien qu’elle soit en débat.
A la longue, «cette situation ne fera que générer des conflits entre les étudiants d’abord, entre les délégués des différentes Facultés ou ceux des différentes Ecoles et instituts, ensuite, ne serait-ce que pour la Faculté des Lettres », prévient Mamadou Sy Albert.
Selon lui, si les choses continuent comme cela, les mandataires auront du mal à accepter le moment venu, de perdre ce privilège et refuseront d’être remplacés par d’autres étudiants.
Le journaliste préconise donc que le Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) arrête un code de bonne conduite pour accompagner les associations des Facultés dans leurs dans activités.
Foi et exhibitionnisme : l’UCAD dans la ferveur (Fin)
Outre le surpeuplement de l’université, ses pensionnaires sont contraints de cohabiter avec une pollution sonore, induite par une certaine effervescence religieuse.
Les débats purement intellectuels se faisant moins présents, les étudiants se tournent de plus en plus vers la quête de la spiritualité et l’affirmation de son appartenance à une communauté donnée. Un repli identitaire de mauvais aloi, qui rompt d’avec la dimension cosmopolite de l’UCAD, qui s’est toujours ouverte au monde et à ses différentes influences.
Conséquence de ce communautarisme et de ce regain de religiosité, l’espace universitaire perd de sa quiétude, état indispensable à la quête intellectuelle. Les sonorisations qui rythment les manifestations religieuses et culturelles dérangent parfois la quiétude des étudiants, reconnait le médiateur de l’UCAD, Boubacar Diop dit Buuba.
Il déplore, par ailleurs, le fait qu’il n’y ait « jamais eu de discussion sérieuses » à l’Assemblée de l’université, à propos de la création de la mosquée de l’université.
Selon le médiateur, il y a eu des tentatives de création de petites mosquées dans les facultés. «C’est grâce à la réaction des enseignants et syndicalistes que la tentative de prolifération a été freinée. C’est inquiétant», dit-il.
En dehors des prières quotidiennes, la mosquée abrite diverses manifestations : conférences islamiques, séances de récital de coran, initiation à la pratique musulmane, etc.
«Il faut que les autorités religieuses réfléchissent sérieusement sur ce problème pour voir quel espace réserver aux activité religieuses, culturelles etc. Aujourd’hui rien n’est au contrôle sur ces deux aspects. Même à l’intérieur des pavillons, on y organise des manifestations religieuses ou politiques avec des sonorisations», se désole le médiateur de l’UCAD.
«Même si ces espaces doivent exister, il faut aussi les aménager de tel sorte qu’on ne dérange pas les autres acteurs au cours de leurs activités, sinon tout le temps il y’aura des conflits», relève-t-il.
Un « véritable » repli religieux et communautaire, disent certains analystes, quand il faut parler d’associations religieuses et communautaires qui, tout au long de l’année universitaire, déroulent un programme.
Fidèles mourides répondant de Cheikh Ahmadou Bamba, adeptes de la Tidjania relevant de la famille Sy de Tivaouane, disciples Niassènes de la famille de Baye Niass, à Kaolack, orthodoxes inspirée de la Jamaatou Ibadou rahmane, la diversité n’est pas ce qui manque aux associations religieuses de l’UCAD, au point de susciter des craintes.
Surtout lorsqu’on y ajoute les étudiants catholiques, qui disposent également, avec la paroisse Saint-Dominique, un lieu de prière rêvée en face de l’université.
A côté des étudiants tidianes, mourides, layènes et khadres qui s’exhibent par des signes distinctifs (photo autour du cou, habillement), les chrétiens se retrouvent également dans des associations. L’Association des étudiants catholiques du campus (AECC) a été créée en 1997. Elle regroupe aussi bien de nationaux que des étrangers (Ivoiriens, Burkinabé, Togolais, Béninois, Camerounais, etc.)
D’autres associations catholiques ont également vu le jour : Groupement des étudiantes catholiques de la cité Aline Sitoe (GECCAS), Jeunesse estudiantine catholique universitaire (JECU) l’Amicale des normaliens catholiques du campus (ANOC), etc.
Cela fait que séances de lecture de textes sacrés, échanges informels rythment la vie académique, au moins autant ou plus que les études. Quelquefois non sans une certaine intolérance qui peut faire craindre le pire, d’autant que messagers et messages ne manquent souvent pas de se tester pour se prouver ou s’éprouver. Avec forces sonorisations à l’occasion.
Le tableau ainsi dessiné fait que « de temps en temps » des incidents sont notés. « Les gens n`en parlent pas. Je pense qu`il faut que ces étudiants sachent dans quel espace organiser ces veillées religieuses et culturelles », relève le médiateur de l’UCAD.
«On peut vivre sa foi et prier sans gêner l`autre», résume le médiateur de l’UCAD dans un message de tolérance.